Le corps réagit inégalement aux variations fréquentes et anarchiques du temps. Fatigue et céphalées. Luz n'a mal nulle part. Jamais. Ni au jambes. Ni aux nerfs. Son corps gigote pourtant sans répit. Sans faiblesse.Tête. Bras. Mains. Arrière-train. Luz ne craint pas l'épuisement. Les insectes aliénés s'inclinent respectueusement à son passage. Certains meurent sans même l'avoir piquée. Luz danse chaque jour frénétiquement. Partout. Chez elle. Chez moi. Au milieu des boulevards. Sur les tables. Dans les bars. Les ascenseurs. Les chemins désertiques. La pénombre.
L'éclairage des dancings faiblit avant Luz. L'acrobate ne pense vraiment qu'à ça. Elle virevolte au son des musiques de l’univers. Guitares sèches. Mandolines et crincrins. Elle frappe fort des mains pour aviver le tempo. Sourires et déhanchements.
Luz danse toutes les danses. Chorégraphies divines de cabaret. Salsas. Tangos. Flamenco. Reels. Orientales. Le ventre et les pieds. Elle gesticule jusqu’à l’euphorie. Elle ne peut vivre autrement. Ses pieds nus souillés s'écorchent sur les sols fissurés.
Les hommes aiment regarder Luz se tortiller voluptueusement. Ils l'aguichent parfois en avançant mutinement. Lui parlent à l'oreille de châteaux andalous. Des mers invisibles de pays fabuleux. Soulèvent son fichu et ses cheveux bouclés. Lui offrent galamment de minces ornements ébréchés. Des promesses d'épousailles. Des soies de Turquie. Envisagent des voyages hors des terres. Des paroles éphémères. Luz aime quand les hommes la regardent danser. Pas pour affrioler. Se faire admirer. Applaudir. Pas embrasser. C’est tout. Les escobars ne caressent pas les papillons. Ils les concassent sans remords sous leurs doigts. Les danseuses appréhendent la léthargie. Libres.
Joaquim n'aime pas les tournoiements de Luz. Ni les rires des bonimenteurs. Il préfère la voir frotter les meubles en cerisier. Mettre de l’ordre dans la penderie. Cueillir les fruits et les légumes dans le verger. Le soir, Joachim l’attend. Le jour, il l'entend. Son souffle au ralenti. Elle dort. Prend du répit. Luz n’aime pas l’ennui des jours de fête. Les filles qui dansent la nuit ne sont pas frivoles. Un peu folles. Luz ne danse pas le mardi. Elle lit de la littérature. Regarde des films d’aventure à la télévision. Joaquim la regarde vivre. Luz ne veut pas mourir. Luz veut danser.
- Danse Nina ! Danse avec moi.
- Je ne sais pas danser…
- Regarde comme il fait beau… Regarde comme on est bien… S’il te plaît Nina, danse avec moi !
- Je ne veux pas danser Luz… Je voulais juste te voir.